Une manette. Un plombier moustachu. Une princesse à sauver. Une console branchée sous la télévision.

Difficile d'imaginer Nintendo autrement.

Et pourtant, lorsque l'entreprise naît à Kyoto en 1889, personne ne parle de pixels, de champignons ou de royaumes à sauver. Fusajiro Yamauchi commence à fabriquer des hanafuda, des cartes à jouer japonaises décorées de fleurs et de motifs saisonniers. Nintendo confirme aujourd'hui cette date comme le point de départ de son histoire.

Il faudra attendre plus de quatre-vingt-dix ans pour voir apparaître Donkey Kong et le personnage qui deviendra Mario.

Dit comme ça, l'histoire ressemble presque à celle de deux entreprises différentes.

En réalité, peut-être pas tant que ça.

Avant les pixels, 48 petites cartes

Les hanafuda n'ont pas grand-chose à voir avec un jeu de cartes occidental classique.

Un jeu comprend 48 cartes, quatre pour chacun des douze mois de l'année. Pins, cerisiers, iris, chrysanthèmes et érables : les cartes ont pour symbole des plantes et des éléments associés aux saisons japonaises. Le principe varie selon les jeux mais consiste essentiellement à former certaines combinaisons de cartes pour marquer des points.

C'est avec ce produit que Fusajiro Yamauchi démarre son activité à Kyoto en septembre 1889.

Pas comme fabricant d'électronique ou studio de création mais comme fabricant de cartes.

Nintendo ne reste pourtant pas enfermé très longtemps dans un seul type de jeu. En 1902, l'entreprise commence à produire des cartes de style occidental. La chronologie officielle de la firme les présente comme les premières fabriquées au Japon.

Une première transformation qui dit déjà quelque chose de la suite.

Nintendo ne semble pas particulièrement attaché à un objet.

Ce qui compte, c'est ce qu'on peut en faire. Jouer.

Pendant des décennies, Nintendo reste une entreprise de cartes

C'est peut-être la partie la plus étrange de cette histoire pour quelqu'un qui a grandi avec une NES, une Game Boy ou une Switch.

Nintendo ne fabrique pas quelques cartes avant de découvrir immédiatement le jeu vidéo. Les cartes sont son activité pendant des décennies.

En 1947 est créée Marufuku Co., Ltd., l'une des structures qui donnera naissance à l'entreprise actuelle. Deux ans plus tard, Hiroshi Yamauchi prend la présidence. En 1951, la société prend le nom de Nintendo Playing Card Co., Ltd. C'est on ne peut plus plus explicite.

En 1953, elle devient la première entreprise japonaise à réussir la production de masse de cartes à jouer en plastique. Puis, en 1959, elle commercialise des cartes illustrées avec des personnages Disney. Nintendo explique que ces cartes permettent alors d'ouvrir un nouveau marché destiné aux enfants.

Disney sur des cartes Nintendo. Plus de vingt ans avant Donkey Kong.

Il y a déjà quelque chose de familier.

Un objet de jeu, des personnages populaires et un public familial.

Le moment où Nintendo cesse d'être une entreprise de cartes

Un changement particulièrement révélateur arrive en 1963.

Nintendo Playing Card Co., Ltd. devient simplement Nintendo Co., Ltd.

On retire les cartes du nom.

Ce détail paraît administratif mais il raconte en réalité très bien ce qui est en train de se produire.

Nintendo commence à élargir son terrain de jeu.

Dans les années suivantes, l'entreprise développe différents produits de divertissement. Le Nintendo Museum conserve aujourd'hui cette période dans ses collections et réinterprète notamment l'Ultra Hand, l'Ultra Machine ou encore le Love Tester parmi ses expériences historiques.

En 1973, Nintendo développe le Laser Clay Shooting System, un système de tir destiné aux installations de loisirs.

En 1977 arrivent les TV Game 6 et TV Game 15, ses premières machines de jeu vidéo domestiques.

En 1978, Nintendo commence à vendre des bornes d'arcade utilisant des microprocesseurs.

La transition vers le jeu vidéo est désormais lancée.

Mais elle n'est pas tombée du ciel.

Avant la Game Boy, il y a Game & Watch

En 1980, Nintendo lance les Game & Watch.

Petites machines électroniques équipées d'un écran LCD, elles contiennent chacune un jeu et tiennent dans la main. Nintendo les présente comme sa première gamme de jeux électroniques portables à écran LCD.

Là encore, quelque chose d'intéressant apparaît.

Nintendo ne cherche pas simplement à mettre un jeu sur un écran.

L'entreprise réfléchit à la façon dont on manipule le jeu.

Sur certaines versions de Game & Watch apparaît notamment la croix directionnelle, cette petite croix qui permet de déplacer un personnage dans quatre directions et qui deviendra ensuite l'un des éléments les plus reconnaissables des manettes de jeu vidéo. Nintendo indique que ce système apparaît sur les modèles Multi Screen de 1982.

Des cartes tenues dans les mains. Puis des jouets. Puis un jeu électronique tenu dans les mains. Puis la Game Boy.

Vu sous cet angle, l'histoire commence à paraître beaucoup moins décousue.

Et enfin, un certain charpentier

En 1981, Nintendo sort Donkey Kong en arcade.

Le jeu est créé par Shigeru Miyamoto et son héros s'appelle d'abord Jumpman. Il est alors présenté comme un charpentier qui tente de sauver Pauline des griffes de Donkey Kong.

Ce personnage sera ensuite rebaptisé Mario. Nintendo a alors 92 ans.

Autrement dit, lorsque Mario apparaît, l'entreprise a déjà derrière elle presque un siècle d'existence.et c'est probablement ce qui fausse notre perception.

Mario, Zelda, Pokémon ou la Switch occupent une place tellement gigantesque dans la culture populaire que tout ce qui précède ressemble à une préhistoire sans rapport avec le Nintendo que nous connaissons.

Mais le lien existe et il ne passe simplement pas par la technologie.

Nintendo n'a peut-être jamais vraiment changé de métier

Une carte hanafuda et une Nintendo Switch n'ont presque rien en commun physiquement.

L'une est faite de carton. L'autre contient des processeurs, un écran et des composants électroniques.

Pourtant, leur fonction fondamentale se ressemble: on les prend en main pour jouer.

C'est peut-être pour cela que le Nintendo Museum choisit aujourd'hui de présenter l'histoire de l'entreprise non comme celle d'un fabricant de cartes devenu fabricant de consoles, mais comme celle des formes de divertissement créées par Nintendo au fil du temps.

Le support change. La technologie et le public aussi.

Mais l'idée de créer un objet assez simple pour qu'on comprenne qu'il faut jouer avec demeure inchangée.

Et assez malin pour qu'on ait envie de recommencer.