En 1848, sur la face nord du Rocher de Gibraltar, un crâne humain avec un front bas, d'épaisses arcades sourcilières ainsi qu'une dentition large sort d’une carrière. Les personnes sur place n'ont jamais vu ça.
Le 3 mars 1848, l'officier britannique Edmund Flint présente le crâne à la Gibraltar Scientific Society. La précieuse découverte rejoint une collection locale et est oubliée pendant plusieurs années.
Ce crâne, c'est Gibraltar 1 : le premier crâne adulte de Néandertal jamais découvert.
Seulement, cette année-là, personne ne sait ou ne réalise ce qu'ils ont dans les mains.
Un crâne arrivé trop tôt
Pour comprendre pourquoi Gibraltar n’a pas donné son nom à Néandertal, il faut revenir en 1848.
À ce moment-là, le concept d'une autre humanité ayant vécu avant la nôtre est loin d’être évident. Charles Darwin ne publiera son origine des espèces qu'en 1859.
À Gibraltar, le crâne intrigue. Mais il arrive trop tôt.
On possède le fossile mais on ne sait pas l'expliquer. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que cela arrive.
Puis l’Allemagne entre dans l’histoire
En 1856, des ouvriers travaillant dans une carrière de la vallée de Neander, près de Düsseldorf, découvrent plusieurs ossements humains dont une partie de crâne très particulière.
Cette fois, le fossile attire rapidement l’attention. Le naturaliste Johann Carl Fuhlrott comprend qu’il a devant lui quelque chose d’ancien et de curieusement très humain.
Le fossile allemand arrive au bon moment et la question de l’ancienneté de l’humanité commence à remettre en question toutes les hypothèses du monde scientifique.
Et contrairement au crâne de Gibraltar, celui de la vallée de Neander devient le centre d’une vraie discussion.
Un nom qui finit par rester
En 1863, le géologue irlandais William King suggère de considérer ces restes comme appartenant à une forme humaine distincte.
L’année suivante, il publie le nom : Homo neanderthalensis.
Le nom vient tout simplement de l’endroit où le fossile étudié avait été trouvé : la vallée de Neander.
Gibraltar aurait pu ou dû donner son nom à cette nouvelle espèce mais le fossile allemand est celui autour duquel elle est reconnue et nommée scientifiquement.
Et puis Gibraltar revient dans le débat
Le crâne de Gibraltar, lui, n’a pas disparu.
Au début des années 1860, les scientifiques George Busk et Hugh Falconer se penchent dessus et remarquent tout de suite les similitudes avec le fossile allemand.
Le crâne est envoyé en Grande-Bretagne en 1864. Même Charles Darwin l’examine et le trouve, selon ses propres mots rapportés par le Natural History Museum, « wonderful ».
Subitement, ce fossile resté discret pendant plus de quinze ans change de statut car il montre quelque chose de gênant pour la chronologie de l’histoire scientifique : un Néandertalien avait bien été découvert à Gibraltar avant celui de Neander.
Néandertal aurait même pu s’appeler autrement
En août 1864, Hugh Falconer écrit à George Busk au sujet du crâne de Gibraltar et évoque un autre nom possible : Homo var. calpicus.
« Calpicus » vient de Calpe, l’ancien nom associé au Rocher de Gibraltar.
Ce nom ne sera jamais réellement adopté ni établi comme nom scientifique concurrent.
Mais cela montre qu'à ce moment-là, certains scientifiques envisageaient Gibraltar comme central dans cette histoire.
On sait aujourd’hui qui elle était
Gibraltar 1 a continué à livrer ses secrets bien après sa découverte.
Les recherches modernes montrent que le crâne appartenait à une femme.
Le Smithsonian estime son âge entre environ 70 000 et 45 000 ans. Sa datation exacte reste cependant compliquée parce que les circonstances précises de sa découverte au XIXe siècle n’ont pas été correctement documentées.
Le fossile avait passé plus d'un siècle et demi à changer de mains, souvent dans de mauvaises conditions.
Et Gibraltar n’en avait pas fini avec Néandertal
En 1926, l’archéologue Dorothy Garrod dirige des fouilles à Devil’s Tower, à quelques centaines de mètres seulement de Forbes’ Quarry.
Son équipe y découvre les restes d’un enfant néandertalien.
Baptisé Gibraltar 2, ou plus récemment « Flint » à Gibraltar, ce crâne renforcera encore l’importance du Rocher dans l’étude des Néandertaliens.
D’autres traces suivront : outils, restes animaux, occupations de grottes, et même une dent d’enfant découverte il y a peu.
Gibraltar est aujourd’hui l’un des endroits les plus importants d’Europe pour comprendre les Néandertaliens et cela rend la découverte de 1848 encore plus étonnante.
Le premier indice majeur était là depuis le début. Il fallait juste s'y attarder un peu plus.
