On apprend très tôt qu’une journée fait 24 heures. Une heure, 60 minutes. Une minute, 60 secondes.

Et pourtant, pendant la Révolution française, la République a essayé de changer les choses.

En 1793, la Convention nationale décide qu’une journée comptera désormais 10 heures.

Chaque heure contiendra 100 minutes et chaque minute fera 100 secondes.

Midi sera à 5 heures.

Ce n’est pas une fantaisie d’horloger. C’est la loi.

Et derrière cette nouvelle horloge se cache une ambition beaucoup plus grande : révolutionner les choses jusque dans la manière de mesurer le temps.

Refaire les mesures

À la fin du XVIIIe siècle, les Français vivent encore au milieu d’une pléthore d’unités.

Les longueurs, les poids et les volumes varient selon les régions, les métiers et parfois même les villes. La Révolution veut simplifier tout ça.

Ainsi, en 1790, l’Académie des sciences est chargée de travailler à une réforme générale des poids et mesures. L’idée est radicale : construire un système cohérent et universel que l’on fonderait sur la numération décimale.

Le futur système métrique naît de cette ambition. En effet, le nombre 10 possède un avantage évident : les conversions deviennent beaucoup plus simples.

Un mètre donne dix décimètres, cent centimètres, mille millimètres, etc.

La même logique est imposée à la monnaie et même certaines mesures angulaires. Cette République naissante ne cherche pas simplement de nouvelles unités. Elle essaie de fabriquer un système.

Et bientôt, quelqu’un pose une question assez logique : Pourquoi s’arrêter au mètre ? Pourquoi ne pas décimaliser aussi le temps ?

Celui qui veut mettre l’heure en base 10

Gilbert Romme n’est pas horloger.

C’est un mathématicien devenu député, membre du Comité d’instruction publique de la Convention.

Il est surtout l’un des principaux artisans du calendrier républicain.

Pour lui, la décimalisation du temps n’a rien d’absurde. Au contraire.

Les astronomes utilisent déjà des divisions décimales dans certains calculs. Romme estime que le système sexagésimal des minutes et secondes complique inutilement le travail scientifique, notamment en astronomie, en marine et en géographie.

Laplace soutient cette logique.

Pour eux, le problème n’est donc pas la journée de 10 heures. C’est la vieille journée qui refuse de compter comme le reste.

Le 24 novembre 1793, la Convention adopte définitivement la nouvelle organisation.

Le jour, de minuit à minuit, est divisé en dix heures. Chaque heure compte 100 minutes et chaque minute, 100 secondes.

Dans l’idée, les habitudes ne posent aucun problème

Romme sait parfaitement que les Français n’ont pas tous une montre dans leur poche. C’est d’ailleurs un argument en faveur de la réforme.

À la fin du XVIIIe siècle, l’heure quotidienne est encore largement donnée par les horloges publiques. On pense donc qu’il suffirait de modifier celles-ci.

Joëlle Mauerhan (Musée du Temps à Besançon) rapporte, dans une étude, une confiance assez inouïe des défenseurs de la réforme : pour un citoyen ordinaire, savoir qu’il est 4 heures décimales plutôt que 9h36 ne devrait finalement rien changer. Il suffit de savoir à quel moment travailler, manger ou accomplir ses tâches quotidiennes.

La population s’habituera. Les machines aussi. En tout cas, c’est le projet.

En février 1794, la Convention lance même un concours destiné aux horlogers.

La question posée est extrêmement concrète : comment fabriquer des montres, pendules et horloges décimales simplement et à faible coût ?

Et surtout : comment transformer les anciennes pour qu’elles indiquent la nouvelle heure, ou les deux à la fois ?

Deux heures sur le même cadran

Quelques horlogers trouvent une solution particulièrement révélatrice.

Ils ne remplacent pas immédiatement l’ancienne heure. Ils affichent les deux.

Certains cadrans révolutionnaires portent simultanément les 10 heures décimales et les 12 heures traditionnelles.

L’objet est presque idéal pour exposer le problème.

La République peut changer la loi en une journée mais elle ne peut pas faire disparaître l’ancien temps aussi vite.

Les horlogers doivent modifier les mécanismes, changer les cadrans, adapter les balanciers. Romme appelle les grandes communes à faire construire des horloges décimales.

Mais dans la vie quotidienne, les deux systèmes continuent à se croiser.

Et pendant dix mois, rien n’est vraiment obligatoire

La réforme est adoptée en novembre 1793.

Mais le texte ne force pas tout de suite tous les actes publics à utiliser l’heure décimale.

L’obligation ne commence réellement que le 1er vendémiaire an III (22 septembre 1794).

C’est assez tard. Presque dix mois après le décret.

Et cela change beaucoup la manière de raconter l’histoire.

L’expérience officielle ne durera pas un an et demi mais seulement un peu plus de six mois.

Même l’administration continue parfois à compter jusqu’à douze

Il y a plus révélateur encore.

Le 2 décembre1794, l’heure décimale est officiellement obligatoire dans les actes publics depuis plus de deux mois.

Ce jour-là, la Convention examine un règlement concernant la force armée de Paris.

Le texte impose à l’état-major de remettre un rapport deux fois par jour.

À quelle heure ?

Le matin à onze heures.

Le soir à huit heures.

Onze heures. Dans une journée officiellement divisée en dix.

Il serait excessif d’en conclure que personne n’utilise jamais le système décimal. Des documents et des instruments prouvent le contraire.

Mais cette trace administrative montre quelque chose de plus intéressant : même l’État qui vient de changer l’heure ne parvient pas à s’adapter complètement.

Le 7 avril 1795, tout s’arrête

La fin arrive pratiquement de manière discrète.

Le 18 germinal an III (7 avril 1795), la Convention adopte une loi essentielle sur les poids et mesures.

Elle organise ce qui deviendra le système métrique décimal.

Et dans l’article 22, elle règle le sort de l’heure révolutionnaire en suspendant indéfiniment l’obligationd’utiliser la division décimale du jour.

Pas supprimée brutalement. Juste suspendue.

Le contraste est difficile à manquer.

Le même texte consolide la décimalisation des mesures et abandonne pratiquement celle dutemps.

Pourquoi le mètre tient et l’heure casse

Ce serait trop simple de dire que les Français ont juste refusé le changement.

Le système métrique lui-même mettra longtemps à s’imposer réellement dans les usages.

Mais changer l’heure oblige à transformer les instruments qui rythment chaque journée et à réapprendre immédiatement la relation entre un nombre et un moment vécu.

9 heures décimales n’est alors plus le début de matinée mais correspond 21h36.

Même les horloges doivent être modifiées pour suivre. Et contrairement au mètre, le nouveau système ne peut simplement pas cohabiter avec l’ancien sans créer en permanence des conversions.

La Convention en arrive elle-même à demander aux horlogers comment construire des mécanismes capables d’afficher les deux systèmes simultanément.

Ça dit presquetout.

La réforme voulait simplifier le temps mais pour fonctionner, elle devait commencer par le rendre plus compliqué.

Et Romme ?

Gilbert Romme ne verra pas longtemps ce qui reste de sa réforme.

Après l’insurrection de Prairial an III (printemps 1795), il fait partie des six députés montagnards condamnés à mort.

Le 17 juin 1795, avant leur exécution, les condamnés tentent de se suicider avec un poignard qu’ils se passent les uns aux autres. Romme est le premier à se frapper.

Il meurt un peu plus de deux mois après la suspension de l’heure décimale.

Cette proximité n’en fait cependant pas un symbole car sa mort n’a rien à voir avec les horloges.

Mais elle rappelle à quel point cette réforme étrange que nous regardons aujourd’hui comme insolite a eu lieu dans un climat politique extrêmement violent.

Une révolution peut changer la mesure. Pas forcément le réflexe.

La France révolutionnaire n’a pas seulement voulu donner de nouveaux noms aux mois ou inventer une horloge étrange. Elle a essayé de rendre le monde mesurable selon une logique commune.

Le projet n’était pas absurde. Il était même plutôt cohérent.

Dix. Cent. Mille. La même logique partout.

Deux siècles plus tard, une bonne partie de cette révolution nous paraît tellement normale que nous ne la voyons plus.

Nous mesurons les distances en mètres.

Nous divisons l’euro en 100 centimes.

Le calendrier républicain, lui, disparaît au début de 1806.

Et nos journées ?

Toujours 24 heures, 60 minutes, 60 secondes.

Parmi toutes les mesures que la Révolution voulait rationaliser, le temps quotidien a été l’un des premiers à lui résister.