Une punchline tombe. Une seconde de silence puis la pièce éclate de rire.

Même sans regarder l’écran, le son suffit souvent à reconnaître une sitcom américaine d’une certaine époque. Ces rires semblent faire partie du décor au même titre que le canapé du salon ou le générique.

On leur reproche parfois de nous indiquer quand rire. On les appelle « rires en boîte », comme s’il suffisait d’appuyer sur un bouton pour déclencher une foule hilare. Ce qui, d’une certaine manière, n’est pas complètement faux.

Pendant une bonne partie de l’âge d’or de la télévision américaine, un homme pouvait effectivement s’asseoir devant un épisode terminé et décider qu’ici, le public devait sourire, qu’un peu plus loin il devait éclater de rire puis applaudir.

Cet homme s’appelait Charles Douglass. Et sa machine s’appelait la Laff Box.

Au départ, le rire n’est pas forcément faux

La télévision n’a pas inventé le public qui rit.

La radio américaine diffusait déjà de nombreuses comédies devant des spectateurs. Lorsque la télévision reprend ces formats, elle hérite naturellement de leurs réactions : rires, applaudissements, exclamations.

Mais un public réel a un défaut considérable pour un technicien du son. Il fait ce qu’il veut.

Une blague peut provoquer un rire interminable et masquer la réplique suivante. Une autre peut tomber presque à plat. Quelqu’un peut rire trop tôt. Une coupe au montage peut interrompre brutalement une réaction. Et lorsque plusieurs prises sont assemblées, l’ambiance sonore peut changer d’un plan à l’autre.

La solution consiste donc d’abord à corriger le public.

Ajouter quelques rires lorsqu’une réaction paraît trop faible. En raccourcir une autre. Combler un trou provoqué par le montage. Faire disparaître un son gênant.

Dans le jargon de la télévision américaine, cette opération prend un nom assez révélateur : le « sweetening ».

1950 : une sitcom sans public, mais pleine de rires

Le 9 septembre 1950, NBC diffuse le premier épisode national de The Hank McCune Show.

La série est filmée sans public et pourtant, lorsqu’une plaisanterie tombe, on entend des spectateurs rire.

Dans sa critique de l’époque, Variety remarque immédiatement cette étrangeté : des rires et des réactions ont été ajoutés à la bande-son après le tournage.

L’expérience est importante parce qu’elle montre quelque chose de nouveau.

La présence sonore d’un public peut désormais être séparée de sa présence physique.

Une comédie peut être tournée comme n’importe quelle autre fiction, avec plusieurs prises, plusieurs décors et du montage, puis recevoir son public après coup.

Le spectateur invisible vient d’entrer dans la télévision.

Puis Charles Douglass transforme le procédé en instrument

Après avoir travaillé sur des systèmes radar pendant la Seconde Guerre mondiale, Charles Douglass, ingénieur du son, rejoint CBS et se retrouve confronté à ces mêmes problèmes de réactions du public.

Mais au lieu de simplement monter quelques morceaux de bande sonore à la main, il commence à constituer une bibliothèque.

Des rires courts et d'autres plus longs, des gloussements, des éclats collectifs, des applaudissements et des réactions plus discrètes.

L’idée n’est plus seulement de disposer d’un rire de secours. Il s’agit de pouvoir construire une réaction presque sur mesure.

Douglass finit par réunir ces sons dans une machine spécialement conçue pour les déclencher rapidement.

Dans l’industrie, elle sera connue sous un nom beaucoup plus simple : la Laff Box.

Une machine que presque personne ne pouvait voir

C’est ici que l’histoire devient beaucoup plus étrange.

Douglass ne vend pas sa machine aux studios. Il vient avec elle.

La Laff Box est transportée d’une production à l’autre, installée dans une salle de montage, utilisée, puis repart avec son propriétaire. Et Douglass protège jalousement son invention.

La machine reste fermée. Son mécanisme n’est pas montré aux producteurs. Très peu de personnes sont autorisées à voir ce qu’elle contient réellement.

On sait aujourd’hui qu’elle reposait sur des boucles de bande magnétique chargées de réactions préenregistrées.

Dans ses versions les plus élaborées, la machine comportait des dizaines de boucles contenant des centaines d'échantillons de rires. Des touches permettaient d’appeler différents types de réactions, tandis qu’une pédale servait notamment à en contrôler la durée et l’intensité.

Ce n’était donc pas un simple bouton marqué « rire » mais plutôt un instrument.

Le rire devient une performance

Il fallait encore savoir s’en servir.

Lorsqu’un épisode était terminé, Douglass le regardait et construisait sa propre audience.

Un petit rire pouvait accompagner une remarque. Plusieurs réactions superposées pouvaient transformer une grosse chute en éclat collectif.

Des applaudissements, des murmures ou d’autres réactions permettaient de donner l’impression d’une salle réellement présente derrière l’écran.

Le résultat dépendait donc aussi du goût de l’opérateur.

Carroll Pratt, qui travaille avec Douglass avant de créer plus tard son propre système, décrira cette activité comme un véritable travail de dosage. Une plaisanterie n’appelait pas automatiquement la réaction maximale disponible.

Le technicien devait choisir.

Quand le public commence-t-il à rire ? Combien de temps ? Et à quel moment doit-il s’arrêter pour laisser la scène continuer ?

À ce stade, la Laff Box n’ajoute plus seulement du son. Elle participe au rythme de la comédie.

Pendant un temps, Douglass est presque partout

Le procédé se répand.

Certaines séries sont réellement tournées devant un public, mais leurs réactions sont ensuite corrigées alors que d’autres n’ont pas de public du tout et reçoivent une audience entièrement fabriquée en postproduction.

Dans les deux cas, Charles Douglass devient une figure centrale de cette petite industrie.

À la fin des années 1950 et pendant les années 1960, son activité est si dominante que la présence d’un public sur une série américaine peut parfois dépendre d’un seul homme assis devant une machine.

C’est ce qui rend l’expression « rire en boîte » presque trompeuse.

Deux émissions peuvent utiliser la même bibliothèque de sons sans produire exactement la même sensation, parce que leur public artificiel est composé, rythmé et mélangé différemment.

Puis la boîte cesse d’être unique

Un monopole finit rarement par durer éternellement.

Dans les années 1970, Carroll Pratt quitte Douglass et développe avec son frère un système concurrent pour leur société Sound One.

Les techniques évoluent et les bandes analogiques sont donc progressivement remplacées par des systèmes plus modernes. Les méthodes de tournage changent aussi. Certaines comédies reviennent volontiers au public réel, d’autres abandonnent complètement les rires.

Mais le principe inventé et perfectionné pendant cette période reste partout dans la fabrication audiovisuelle : un public entendu à l’écran n’est pas nécessairement le public qui se trouvait dans la salle.

Et même lorsqu’il existe réellement, ce que nous entendons peut avoir été choisi, déplacé, raccourci ou renforcé.

Le public télévisé est lui aussi un produit du montage.

Alors, pourquoi les sitcoms ont-elles des rires enregistrés?

Pas uniquement pour nous dire quand rire.

Leur histoire commence surtout par un problème de fabrication.

La télévision voulait conserver l’énergie d’un public tout en bénéficiant des possibilités du tournage sur film et du montage. Il fallait donc pouvoir contrôler une chose qui, par nature, ne l’est pas : la réaction de dizaines ou de centaines de personnes.

Charles Douglass a rendu cela possible.

Sa machine permettait de créer une salle qui n’existait pas, mais aussi de réparer celle qui existait vraiment.

C’est peut-être ce qui explique pourquoi les rires enregistrés paraissent aujourd’hui si artificiels.

Nous savons qu’ils peuvent être fabriqués.

Mais pendant longtemps, leur efficacité reposait précisément sur l’inverse : nous faire oublier qu’un technicien, quelque part hors champ, était en train de jouer le public comme un instrument.

La prochaine fois qu’une vieille sitcom éclate de rire après une réplique, il suffit donc d’imaginer la scène qui se déroule hors champ.

Pas forcément une salle remplie de spectateurs. Parfois simplement un homme, une étrange machine verrouillée et des centaines de rires soigneusement rangés sur des bandes magnétiques.

Le public était peut-être invisible mais quelqu’un devait quand même le faire exister.