Tout le monde connaît cette œuvre.
Une masse d’eau immense, prête à s’abattre sur trois petites embarcations. En arrière-plan, tout petit, on aperçoit le mont Fuji.
On la retrouve dans les musées, sur des affiches, des t-shirts ou bien encore des mugs.
La GrandeVague de Kanagawa est devenue l’une des images les plus célèbres de l’histoire de l’art.
Mais où est l’original ?
Au British Museum, au Metropolitan Museum de New York ou alors au musée Sumida Hokusai de Tokyo ?
Rien n’est moins sûr car il n’existe pas vraiment un original de La Grande Vague et aucune d’elles n’est une copie.
En 1831, Hokusai ne peint pas un tableau.
Le titre intégral de l’image est Sous la vague au large de Kanagawa.
Hokusai la réalise sans doute à la fin de 1831, alors qu’il a environ 71 ans.
Elle appartient à une série appelée Trente-six vues du mont Fuji.
Et surtout, ce n’est pas une peinture. C’est une estampe.
C’est un dessin conçu dès le départ pour être tiré par impression à partir de blocs de bois gravés.
C’est une différence majeure.
Quand de Vinci peint La Joconde, il existe une peinture.
Quand Hokusai imagine La Grande Vague, ce n’est précisément pas pour la produire en un unique exemplaire.
Le British Museum mentionne aujourd’hui qu’entre 5 000 et 15 000 tirages ont pu être effectués à l’époque d’Edo (1603 - 1868).
Des milliers de Grandes Vagues toutes produites à la main et aucune parfaitement identique à la suivante.
Hokusai ne travaille pas seul
Surprenante découverte : Hokusai n’est pas l’unique auteur des estampes que nous appelons, à partir du début du XXe siècle, « ses » œuvres.
L’ukiyo-e est une production collective.
Hokusai dessine, un éditeur finance et organise la production, un graveur spécialisé la transpose sur des blocs de bois puis des imprimeurs appliquent successivement les différentes couleurs sur le papier.
Pour La Grande Vague, l’éditeur est Nishimuraya Yohachi, dit Eijudō. C’est lui le personnage central.
Propriétaire des blocs et organisateur de l’impression, il peut continuer à produire autant d'exemplaires que le public en demande.
Le Metropolitan Museum souligne d’ailleurs que Hokusai est le seul participant à la fabrication de l’image dont nous connaissons aujourd’hui le nom.
Les graveurs et les imprimeurs sont restés anonymes dans l’aventure de l’une des images les plus célèbres du monde.
Qu’en est-il du dessin original ?
C’est ici que l’histoire devient encore plus étrange.
À cette époque, le dessin de l’artiste est réalisé sur une feuille très fine afin de fabriquer une estampe japonaise.
Cette feuille est ensuite collée sur le bloc de bois, le graveur suit les lignes du dessin et retire le bois autour.
Mais il détruit progressivement la feuille originale en procédant ainsi.
Le dessin de Hokusai n’est donc pas conservé quelque part en attendant d’être retrouvé. Il a été sacrifié pour fabriquer l’image.
Mais l’œuvre que Hokusai conçoit n’est même pas ce dessin. Ce sont les tirages qui en sortent.
Rechercher « le vrai original » de La Grande Vague avec nos réflexes de peinture occidentale revient donc presque à poser la mauvaise question.
Une image accessible par presque tout le monde
Aujourd’hui, La Grande Vague vit derrière les vitrines des musées.
En 1831, elle est beaucoup plus ancrée dans la culture populaire.
L’ukiyo-e fait alors pleinement partie de la culture urbaine d’Edo : les estampes sont produites, vendues et diffusées en quantité.
Le Musée Cernuschi donne le ton : le déploiement de l’estampe suit l’émergence d’une culture populaire soutenue par les habitants des grandes villes du Japon.
Le British Museum donne un ordre de grandeur encore plus parlant : un habitant d’Edo pouvait acheter un tirage de la Grande Vague pour à peine plus qu’une portion de nouilles.
Difficile de le réconcilier avec notre regard d’aujourd’hui mais c’est précisément ce qui fait la force de l’ukiyo-e : ce ne sont pas des images conçues pour une aristocratie ou quelques collectionneurs fortunés.
Elles circulent, se vendent et se collectionnent. Et quand une image a un certain succès, on en imprime plus.
Pour La Grande Vague, le succès est immense.
Les «Trente-six vues » sont finalement quarante-six
Le succès ne se limite pas seulement à La Grande Vague.
Hokusai et son éditeur avaient annoncé une série consacrée au mont Fuji : Trente-six vues du mont Fuji.
Mais le succès est tel que l’éditeur passe commande de dix nouvelles estampes.
Le titre, lui, ne change pas : La Grande Vague appartient donc à une série dont le titre même porte la marque de son succès commercial.
Et tout cela s’inscrit dans une véritable logique éditoriale.
Il faut que l’image soit appréciée, que la série se vende et qu’il soit toujours possible d’imprimer.
Plus on imprime, plus l’image est modifiée
Produire plusieurs milliers d’exemplaires à partir des mêmes blocs entraîne une conséquence.
Le bois s’use. Les lignes deviennent progressivement moins nettes. Des détails disparaissent. Les couleurs peuvent changer.
Les imprimeurs modifient parfois leur manière de faire.
Le British Museum parvient aujourd’hui à comparer les exemplaires survivants grâce à de petites différences et aux marques d’usure apparues au fil des tirages sur les blocs.
Un tirage fait dans les premiers peut donc se révéler être légèrement différent d’un exemplaire imprimé beaucoup plus tard.
Il n’existe pas simplement plusieurs Grandes Vagues. Il existe plusieurs états de La Grande Vague.
Alors lesquels sont les « vrais » ?
C’est précisément une question trompeuse.
Pour les tirages réalisés à partir des blocs originaux, il ne s’agit pas d’opposer un exemplaire authentique à une série de simples reproductions photographiques.
Chaque impression participe à l’histoire de l’œuvre.
Par contre, tous ces tirages n’ont aujourd’hui ni la même qualité ni la même valeur.
Les premiers sont particulièrement recherchés car ces blocs sont encore nets et les traits sont précis.
Les couleurs peuvent conserver des effets que les impressions suivantes perdent progressivement.
Le marché de l’art a donc fini par recréer de la rareté à l’intérieur d’une œuvre conçue pour être multipliée.
Et c’est là que l’histoire prend un tournant plutôt spectaculaire.
La rareté fabriquée bien plus tard
L’histoire est assez ironique.
Nishimuraya Yohachi voulait pouvoir vendre La Grande Vague au plus grand nombre car c’était alors la recette du succès.
Plus l’image plaisait, plus il pouvait en imprimer. C’était son modèle économique.
Deux siècles plus tard, nous faisons presque l’inverse.
On compare les exemplaires et on recherche les plus anciens.
On observe les blocs encore nets, les couleurs, les nuances, le papier.
On classe les tirages et on paie des millions pour les plus désirables.
Ces différences produites par la fabrication en série sont devenues, sur le marché de l’art, des critères de rareté.
Une œuvre unique qui ne l’a jamais été
L'œuvre ne perd pas son authenticité parce qu'elle existe en plusieurs exemplaires.
Sa multiplicité fait partie de l'œuvre. C'est même probablement l'une des raisons pour lesquelles cette vague a pu voyager si loin.
Elle n'était pas enfermée dans un palais. Elle pouvait circuler, être vendue, collectionnée, exportée et reproduite encore.
L'image n'est pas devenue célèbre malgré ses milliers d'exemplaires.
Elle est devenue célèbre aussi grâce à ça.
La Grande Vague est devenue unique précisément parce qu'elle ne l'a jamais été.
